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Negro Community Centre : bâtiment perdu

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En novembre 2014, on a démoli le bâtiment du Negro Community Centre dans le quartier de la Petite-Bourgogne, à l’angle des rues Coursol et Canning.

Negro Community Centre, 2035, rue Coursol.

Le Negro Community Centre était un organisme central dans la vie de la communauté noire enracinée à Montréal depuis la fin du 19e siècle, dans le secteur à proximité des grandes gares (gare Windsor, gare Bonaventure) où travaillaient les hommes noirs venus des États-Unis ou des Antilles. Les femmes, elles, travaillaient souvent comme domestiques à Westmount ou à Notre-Dame-de-Grâce. Les ménages afro-descendants habitaient un secteur qu’on appelait le West End, aux abords de la rue Saint-Antoine. C’était la partie nord de l’ancienne ville de Sainte-Cunégonde, qui s’appelle aujourd’hui la Petite-Bourgogne. Ce secteur est le berceau du jazz à Montréal : bien avant le festival de jazz de Montréal, on y a entendu de très grands artistes comme Louis Armstrong, Ella Fitzgerald ou Billie Holiday.

Affrontant la discrimination sous de multiples formes dans les domaines de l’emploi, du logement, des services sociaux et des loisirs, les Afro-descendants de Montréal se sont dotés d’institutions de solidarité et d’entraide qui ont exprimé leur immense vitalité sociale et culturelle. Le Negro Community Centre était un centre culturel, un centre d’éducation des adultes et des jeunes, et un centre de services sociaux.

Une histoire mal connue ?

L’histoire et le patrimoine des communautés noires de Montréal sont parfois occultés de façon surprenante. Ainsi, comme le fait remarquer Adrienne Connelly, l’Évaluation du patrimoine urbain du Sud-Ouest publiée en 2005 par la Ville de Montréal ne mentionne jamais les Afro-descendants et ne dit jamais que la Petite-Bourgogne est le quartier historique de la première communauté noire à s’enraciner dans la ville industrielle. (Il y avait certes des esclaves d’ascendance africaine à Montréal aux 17e et 18e siècles, mais on ne sait pas où se trouvent aujourd’hui leurs descendants). Le bâtiment du 2035 rue Coursol et l’église Union United de la rue Delisle, seuls bâtiments institutionnels de la communauté noire à avoir survécu au massacre de la trame urbaine perpétré dans la Petite Bourgogne à partir de la fin des années 1960, sont identifiés comme bâtiments de valeur patrimoniale mais sans qu’on les rattache à la communauté noire.

L’histoire du bâtiment

Voyons donc l’histoire de ce bâtiment disparu. Il s’agissait à l’origine d’une église protestante, la West End Methodist Church, construite en 1891.

West End Methodist Church, 1891 (BANQ, http://collections.banq.qc.ca/ark:/52327/2080556)

L’architecte se nommait Sidney Badgley, et comme on le voit ci-dessous, il a conçu en 1893 une église très semblable à Pointe Saint-Charles :

Centenary Methodist Church, rue Wellington à l’angle de la rue Charon, au début du vingtième siècle (BANQ, http://collections.banq.qc.ca/ark:/52327/2084782)

Une église transformée en centre communautaire 

En 1927, l’église West End Methodist est vendue à la Old Brewery Mission. Cet organisme gère à proximité du square Chaboillez un refuge pour hommes sans abri; au 2035 rue Coursol, pendant la crise des années 1930, il offre une soupe populaire, des services et des activités pour les femmes et les jeunes, et une clinique de soins dentaires.

Soupe populaire Old Brewery, angle Canning et Coursol, Noël 1937 (photo Conrad Poirier, BANQ, http://www.banq.qc.ca/collections/images/notice.html?id=06MP48S1SS0SSS0D0P1575).

À partir de 1929, le bâtiment de la rue Coursol est également utilisé par la Iverley Settlement House. Le mouvement des settlement houses, apparu en Grande-Bretagne dans les années 1880, vise à réduire la distance entre les classes sociales : des intervenants de classe moyenne s’installent dans des quartiers pauvres pour offrir des services à leurs voisins (éducation, santé, problèmes liés à la pauvreté, à l’immigration, etc.).  En 1936, la Iverley Settlement fusionne avec le centre communautaire Old Brewery de la rue Coursol. On voit ici, en 1940, le service de garde offert par l’organisme (qui s’appelle maintenant Iverley Community Centre) :

« Junior League. At the Iverley Community Center Nursery School », photo Conrad Poirier, 1940 (BANQ, http://pistard.banq.qc.ca/unite_chercheurs/description_fonds?p_anqsid=20160101123657686&p_centre=06M&p_classe=P&p_fonds=48&p_numunide=808615)

Le Negro Community Centre

C’est en 1955 que le Negro Community Centre, qui existait depuis 1927, s’installe au 2035, rue Coursol.

Le NCC avait été fondé en 1927 par Charles Este, pasteur de la Union United Church, et des membres de sa congrégation afin « d’atténuer les difficultés sociales et économiques des Noirs de Montréal » (« to alleviate social and economic conditions amongst Blacks in Montreal »). Il offre un soutien dans les domaines juridique et social et des services en matière de logement, d’emploi et d’immigration. Le Negro Community Centre est créé à un moment où un organisme plus ancien de la communauté noire, UNIA, connaît des difficultés, et va devenir une institution essentielle de la communauté. Pendant près de trente ans, ses activités ont lieu au sous-sol de l’église Union United au 3007, rue Delisle.

Dépliant du Negro Community Center, 1927. Archives de la Ville de Montréal VM6D3310-92-001_A, http://archivesdemontreal.com/documents/2014/02/3310-92-001_A1.jpg.

Le NCC joue un rôle important pendant la crise des années 1930 alors qu’une grande proportion des adultes noirs du quartier sont en chômage. En plus de soutenir les adultes, il offre aux enfants de l’aide aux devoirs, des cours, des activités d’artisanat et de sport.

Negro Community Centre, rue Delisle, 1949 (photo Conrad Poirier, BANQ, http://www.banq.qc.ca/collections/images/notice.html?id=06MP48S1SS0SSS0D0P17797).

C’est ici qu’une musicienne accomplie, Daisy Peterson Sweeney (sœur aînée du grand pianiste de jazz Oscar Peterson), donne des cours de musique aux enfants le samedi matin. Oscar Peterson et bien d’autres ont passé des heures à jouer du piano au NCC; le pianiste Oliver Jones dit qu’il y été élevé.

Daisy Sweeney (photo : The Gazette)

L’essor

En 1955, le NCC quitte la rue Delisle pour s’installer rue Coursol dans les locaux du centre Iverley, dont il prend en charge les membres (le NCC avait toujours accepté des membres qui n’étaient pas des Noirs). On ajoute un quatrième étage au bâtiment pour y faire un gymnase, et les activités et les services de l’organisme prennent de l’expansion. On trouve au rez-de-chaussée les cours de musique, la salle de couture, la cuisine, la bibliothèque et une coopérative de crédit (Walker Credit Union); aux étages supérieurs il y a le service de garde, une salle de danse et de théâtre, un atelier de menuiserie, des tables de ping-pong et de pool. Le NCC offre une clinique de soins dentaires et des services d’emploi et d’orientation. Daisy Sweeney y enseigne toujours la musique.

Déclin, fermeture et démolition

Le départ de la communauté noire vers d’autres quartiers, déjà amorcé dans les années 1960, est fortement accentué par la désastreuse « rénovation urbaine » subie par la Petite-Bourgogne de 1968 à 1974, et consistant à démolir une proportion élevée de son bâti. Les photos ci-dessous donnent un aperçu du saccage (cliquez sur la photo pour l’agrandir; le cercle jaune entoure le Negro Community Centre) :

Quartier de la Petite-Bourgogne 1966. Photo Yvon Bellemare, Archives de Montréal, VM94-B1-012.

 

Quartier de la Petite-Bourgogne, 1978. Photo Rhéal Benny, Archives de Montréal, VM94-B238-5.

Dès le début des années 1970, des organismes créés par le NCC répondent aux besoins des communautés noires dans d’autres quartiers montréalais, à Côte-des-Neiges, Notre-Dame-de-Grâce et Ville LaSalle. Le NCC lui-même voit son achalandage baisser.

L’effondrement d’un mur du NCC en 1987 est le début d’une crise qui mène à la fermeture du bâtiment en 1989, tandis que la programmation de l’organisme prend fin en 1993. Au début des années 2000, on espère encore restaurer le bâtiment et y créer un musée et un centre culturel axés sur l’histoire des Noirs, mais malgré des efforts considérables ce projet est un échec. Un autre mur s’effondre en avril 2014; le NCC en faillite vend le bâtiment à un promoteur, et le bâtiment est rasé en novembre malgré l’intervention de l’arrondissement qui cherche à empêcher la démolition.

Le mur ouest effondré en avril 2014

L’avenir du site

Aujourd’hui, des citoyens et des organismes populaires s’interrogent sur l’avenir du site. Oliver Jones et quelques-uns de ses amis souhaitent la construction d’un nouveau centre culturel.

Oliver Jones (au centre), Promise Uche Zekee (à droite), et un ami devant le tombeau du NCC, 2015. Photo : Brandon Johnston, The Link.

Les Services communautaires juridiques de Pointe Saint-Charles et de la Petite Bourgogne, ainsi que le POPIR – Comité logement, demandent à la Ville d’imposer une réserve foncière sur le terrain pour le soustraire aux aléas de la spéculation et pour donner à la communauté la possibilité de se prononcer sur un projet qui répond à ses besoins, qu’il s’agisse de logement social, d’espaces communautaires, de commerces de proximité ou de sources d’emploi.

Le terrain du NCC en 2015 (photo : Valérie Richard)

Paul Sen Chher, le gestionnaire de la fiducie qui a acheté le NCC et l’a fait démolir, affirmait en juin 2015 qu’une projet centré sur la petite enfance est à l’étude mais n’est pas très avancé. Il soulignait qu’un changement de zonage serait nécessaire pour tout projet autre qu’une église ou un centre communautaire.

 

1. Pour ne pas en savoir plus

Ville de Montréal, Évaluation du patrimoine urbain du Sud-Ouest, 2005,  ville.montreal.qc.ca/pls/portal/docs/page/patrimoine_urbain_fr/media/documents/12_evaluation_patrimoine_sud.pdf.

2. Pour en savoir plus

L’histoire

Adrienne Connelly, « “This Place Has History Like Ghosts”: The NCC/Charles H. Este Cultural Centre, Montreal », Université Concordia, 2009, cityaspalimpsest.concordia.ca/palimpsest_II_en/papers/Adrienne_Connelly.pdf.

Alan Hustak avec Bryan Demchinsky, Soup to Self-Sufficiency: Montreal’s Old Brewery Mission, Montréal, Old Brewery Mission, 2014.

Dorothy Williams, The Road to Now: A History of Blacks in Montreal, Montréal, Véhicule Press, 1997.

« Behind Piano Greats, There’s Daisy Sweeney », The Gazette, 21 mars 1987, montrealgazette.com/entertainment/music/from-the-archives-of-1987-behind-piano-greats-theres-daisy-sweeney.

La démolition

Laurence Houde-Roy, « La Cour d’appel autorise la démolition du Negro Community Centre », Journal Métro, 18 novembre 2014, journalmetro.com/actualites/montreal/659247/la-cour-dappel-autorise-la-demolition-du-negro-community-center/.

Anne Sutherland, « Saying Goodbye to the Negro Community Centre », The Gazette, 20 novembre 2014, montrealgazette.com/news/local-news/saying-goodbye-to-the-negro-community-centre.

Geoffrey Vendeville, « One-Time Pillar of This City’s Black Community Is in Limbo », The Gazette, 10 septembre 2014, montrealgazette.com/news/local-news/from-the-archive-one-time-pillar-of-this-citys-black-community-is-in-limbo.

Robert N. Wilkins, « Opinion: The Tearing Down of the Negro Community Centre Follows a Montreal Pattern », The Gazette, 20 novembre 2014, montrealgazette.com/opinion/columnists/opinion-the-tearing-down-of-the-negro-community-centre-follows-a-montreal-pattern.

L’avenir du site

Hélène Bauer, « In Memory of the Negro Community Centre », The Link, 2 novembre 2015, thelinknewspaper.ca/article/in-memory-of-the-negro-community-centre.

POPIR Comité logement, « L’urgence de sauver le terrain de l’ancien Negro Community Centre », 3 février 2015, popir.org/lurgence-de-sauver-le-negro-community-center/.

Jonathan Burnham et Valérie Richard, « Quel avenir pour le terrain du NCC ? », Vues sur la Bourgogne, Coalition de la Petite-Bourgogne, juin 2015, petitebourgogne.org/images/Journal/journal-juin-2015-petit.pdf.

 

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