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Shadrach Minkins (1814-1875), esclave, héro oublié de l’émancipation des Noirs, citoyen de Montréal

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Arrestation d’un esclave fugitif, probablement Shadrach, après le «Fugitive Slave Act» de 1850.

 

Le 15 février 1851, un esclave réfugié à Boston et en état d’arrestation, est enlevé par les abolitionnistes et conduit les jours suivants jusqu’à Montréal. Un épisode marquant de la lutte à l’esclavage et pour l’émancipation des Noirs aux États-Unis et un épisode méconnu de l’histoire des communautés noires de Montréal.

Shadrach Minkins, un esclave de Virginie, s’enfuit en 1850 vers Boston où il pense pouvoir y vivre libre. Quelques mois plus tard, il devient le premier esclave fugitif à être arrêté en vertu de la nouvelle la loi fédérale «Fugitive Slave Act» qui vise à se concilier les États esclavagistes du Sud des États-Unis en leur rendant leurs esclaves réfugiés au Nord. Après un enlèvement spectaculaire en plein tribunal par ses amis abolitionnistes, il est conduit par le réseau de passeurs de l’Underground Railway vers le Canada où l’esclavage est aboli depuis 1834. Il s’installe à Montréal, y fonde une famille avec une Irlandaise et exploite plusieurs commerces jusqu’à sa mort en 1875.

Voici l’histoire de l’esclave Shadrach, héro oublié de la lutte à l’esclavage, devenu citoyen de Montréal.

 

L’esclave Shadrach

Sherwood, appelé plus tard Shadrach, naît en esclavage vers 1814 à Norfolk, Virginie (USA). L’enfant et ses parents appartiennent à Thomas Glen, l’exploitant de la Eagle Tavern de Market Square. Il aura plusieurs propriétaires avant d’être vendu en 1849 à John A. Higgins. Une publicité de cette vente en témoigne [voir ci-dessous]. Quatre mois plus tard, il est finalement revendu à John DeBree, un officier de marine. Il travaille comme domestique à la résidence de DeBree.

 

Annonce de vente de l’esclave Shadrach dans le Norfolk and Portsmouth Herald du 23 juillet 1849.

 

Shadrach s’enfuit le 3 mai 1850 et se dirige vers le Nord. Il s’échappe peut-être par la mer en empruntant, avec ou sans complicité d’un équipage, un des vapeurs faisant le voyage vers Boston. À moins qu’il ait, comme certains le pensent, « jumpé » un train pour traverser la Mason-Dixon Line, la ligne de démarcation entre les États esclavagistes du Sud et les États abolitionnistes du Nord, et atteindre Boston.

La ville a une dynamique communauté de 2 500 Africains-Américains libres ou réfugiés et un nombre importants d’abolitionnistes militants, noirs comme blancs.

Il est d’abord embauché comme homme à tout faire par une connaissance jusqu’à ce qu’il travaille comme serveur, sous le nom de Frederick, au chic Taft’s Cornhill Coffee House, à un pâté de maisons du Palais de justice.

Comme beaucoup d’autres fugitifs, il pense pouvoir se fondre dans la communauté noire de la ville, cité où l’opposition à l’esclavage et l’appui à l’abolitionnisme sont significatifs et où la présence d’esclaves en fuite est encore tolérée.

 

L’esclave Shadrach a travaillé comme employé d’épicerie et domestique à Norfolk, puis comme serveur « libre » à Boston.
Serveur noir à bord du vapeur British America, 16 juillet 1838. Bibliothèque et Archives Canada, MIKAN-2898428

 

La Fugitive Slave Law

La situation change radicalement en septembre de la même année 1850, quand le Congrès des États-Unis promulgue la Fugitive Slave Law, qui permet aux propriétaires d’esclaves ou à leurs agents de se saisir des fugitifs dans les États non esclavagistes, en s’appuyant sur leur seul témoignage sous serment que le fugitif est leur propriété.

Les responsables de l’application de la loi dans le Nord sont maintenant tenus d’arrêter les fugitifs présumés et d’aider à les renvoyer à leurs propriétaires. Quiconque porterait assistance un esclave fugitif ou qui s’interposerait lors d’une arrestation serait passible d’une amende et d’une peine d’emprisonnement.

Pour les politiciens de Washington, ce compromis devait permettre de maintenir l’union entre les États esclavagistes et les États « libres ».

 

 

Immédiatement, les militants anti-esclavagistes, Noirs et même Blancs, forment des comités de vigilance pour alerter et protéger les fugitifs menacés d’arrestation et de renvoi à leur horrible servitude. Ils réussissent à intimider et à expulser de la ville des chasseurs d’esclaves avant qu’ils ne puissent sévir.

 

L’arrestation et « l’enlèvement » de Shadrach

Le 12 février 1851, John Caphart, un féroce traqueur d’esclaves envoyé par DeBree arrive à Boston. Il est armé du certificat d’une cour de Virginie attestant des droits de propriété de DeBree sur Shadrack et le décrivant comme un homme de 5’7’’, « bacon color » et bâti « stout » et « square ». Caphart a reçu un mandat d’arrêt du commissaire fédéral.

Le 15 février 1851, les US marshals arrêtent Shadrach au Cornhill Coffee House et l’escortent jusqu’au Palais de justice de Boston. Il est traduit devant la Cour fédérale. Plusieurs avocats abolitionnistes s’offrent pour le défendre.

Une foule remplit le tribunal et plus de 200 manifestants en colère se massent à l’extérieur, avant que certains d’entre eux chargent la porte vers 14 heures. Une vingtaine font ainsi irruption dans le tribunal, bousculent les marshals, saisissent  par le cou et par les pieds un Shadrach ahuri, l’enfournent dans une calèche où on le l’habille en femme, et traversent la ville suivis par les manifestants dont l’hostilité et la détermination dissuadent les policiers de les poursuivre.

Des membres de l’organisation anti-esclavage Boston Vigilance Commitee, dont Robert Morris, premier avocat noir à être accepté au Barreau du Massachussetts, et le militant charismatique noir Lewis Hayden, avaient en effet décidé de l’enlever pour le libérer.

 

Le voyage de Shadrach vers la liberté

On le cache d’abord dans le grenier d’une veuve à Beacon Hill. À 15 heures, on lui fait traverser la Charles River vers Cambridge où il est caché par un pasteur. Le leader noir bostonnais John J. Smith lui trouve une voiture et des chevaux.

De Cambridge, Smith, Hayden et Shadrack rejoignent Concord où Shadrack passe quelques heures chez le couple Bigelow qui va le conduire à Leominster. Il y est accueilli par Frances et Jonathan Drake, courageux anti-esclavagistes et défenseurs des droits des femmes. Un an plus tard, en gage de sa gratitude, Sadrach leur enverra un sac perlé de sa fabrication.

À cette étape, le réseau de l’Underground Railroad le prend en charge à travers le reste du Massachussetts, le New Hampshire et le Vermont, vers la frontière canadienne où il arrive le 20 février 1851.

 

La maison de France et Jonathan Drake à Leominster, Massachussetts, où Shadrach est pris en charge par le réseau de l’Underground Railway.

 

Une affiche d’avril 1851 alerte les esclaves fugitifs de Boston à propos des menaces d’arrestation par les « Kidnappers and Slave Catchers ».

 

Le sauvetage de Shadrach, premier esclave en fuite à avoir été arrêté suite à la Fugitive Slave Law, dépasse Boston et devient une véritable cause nationale.

Si pour des raisons évidentes les abolitionnistes célèbrent cette action d’éclat, les Sudistes la dénoncent, ainsi que les conservateurs du Nord qui supportent le compromis de 1850 et sa loi répressive. L’événement va pousser le Président Millard Filmore à menacer de faire appel aux troupes fédérales pour faire appliquer la loi. Fillmore ordonne aux pouvoirs publics Bostonnais de récupérer Shadrach et qu’on poursuive en justice ses libérateurs ; mais les neufs militants abolitionnistes traduits devant les tribunaux seront finalement acquittés.

Le réseau de l’Underground Railway conduit Minkins jusqu’à Montréal, au Bas-Canada, où il arrive le 21 février 1851. Une semaine plus tard, le 28 février, Shadrach envoie une lettre de remerciement à ses supporters de Boston qui lui ont permis de s’échapper.

 

Article publié dans le Commonwealth de Boston, puis dans le North Star, journal du célèbre abolitionniste Frederick Douglass, après l’arrivée de Minkins à Montréal.
 

UNE LETTRE DE SHADRACH. – Nous publions ci-dessous une lettre bien écrite de Shadrach à un ami de cette ville [Boston]. On nous a demandé de montrer que la rumeur à l’effet qu’il revienne dans notre ville est sans aucun fondement. – Commonwealth.

MONTRÉAL, le 28 février 1851.

Cher monsieur : Il est de mon devoir de vous faire part de mon arrivée dans cette ville. Je suis parvenu ici vendredi soir dernier, après un voyage de quatre jours. Le climat était très rigoureux et nous avons dû traverser à deux reprises sur de la glace, dont une fois sur une distance de neuf milles. Ma santé n’est pas aussi bonne que lors de mon départ, mais j’espère que quelques jours suffiront à me rétablir. Les mots me manquent pour exprimer la gratitude que je ressens pour mes gentils et chers amis de Boston, et croyez-moi, je considérerai toujours comme mon devoir de prier pour leur santé et leur bonheur. S’il vous plaît, gardez tous un bon souvenir de moi, – et les dames également. Et en conclusion, permettez-moi de me considérer comme votre serviteur reconnaissant.

FREDERICK MINKINS

 

Le 13 mars suivant, un spectacle des Chanteurs Éthiopiens de Butler, probablement des musiciens noirs, est donné au Théâtre Royal à Montréal au bénéfice de cinq esclaves fugitifs récemment arrivés, dont Frederick Sadrack [sic] qui « apparaîtera dans la soirée et expliquera les circonstances de sa fuite ». En s’établissant à Montréal, il a repris son prénom de Sadrach et ajoutera ensuite le nom de Minkins pour marquer le commencement d’une nouvelle vie.

 

Annonce du spectacle au bénéfice des réfugiés, dont Shadrach. La Minerve, 13 mars 1851. BAnQ.

 

 

L’Underground Railway

Après l’abolition de l’esclavage au Canada en 1834 et avant son abolition au États-Unis en 1865, de nombreux esclaves noirs américains en fuite trouvent refuge au Canada.

Quelques 30 000 noirs arrivèrent des États-Unis dans le cadre des opérations de ce que l’on a appelé L’Underground Railway (« le chemin de fer clandestin »), avant la Guerre de Sécession.

L’Underground Railroad est un système de passeurs qui permet aux fugitifs américains de trouver la liberté. L’appellation tire son origine du fait qu’on utilisait des termes ferroviaires comme code pour passer inaperçu. Par exemple, les esclaves en fuite étaient des « marchandises ». Les « chefs de train » étaient ceux qui s’assuraient que les « marchandises » pouvaient être transportées sans attirer l’attention. Les « gares » étaient les points d’arrivée des esclaves.

Les fugitifs s’établirent pour la plupart en Ontario mais, quelques-uns se fixèrent au Québec, particulièrement à Montréal. Le recensement de 1852 dénombre 80 Noirs à Montréal.

 

Minkins, le restaurateur montréalais

Il est d’abord serveur au Montreal House Hotel à l’angle de la rue des Commissaires (de la Commune) et de la place de la Douane (place Royale).

À la fin de l’été 1851, il ouvre un restaurant, le West End Lunch, au 172½ rue Notre-Dame. En 1853, Minkins épouse Mary, une irlandaise dont il aura 4 enfants, Eda, William, Mary et Jacob ; seuls ces deux derniers survivront.

Il exploitera ensuite d’autres restaurants : en 1855 au 12 rue Saint-Jean, en 1856 au 27 rue Saint-Paul, puis en 1857 le Uncle Tom’s Cabin (« La Case de l’oncle Tom », titre du célèbre roman d’Harriet Beecher Stowe paru cinq ans plus tôt) au 15 rue Saint-Alexis.

Harriet Beecher Stowe avait écrit ce roman en 1852 en réponse à l’adoption en 1850 du Fugitive Slave Act, qui entendait punir ceux qui aidaient les esclaves fugitifs et dont Minkins avait été la première victime et le premier à y échapper. Le roman propose une critique explicite de l’esclavagisme et un vibrant plaidoyer pour l’abolitionnisme, près de dix ans avant que ne commence la guerre civile américaine. Un des personnages, l’esclave fugitive Eliza, réussi à parvenir à Montréal… comme Minkins. 

 

Couverture de l’édition originale du roman qui a inspiré le nom du restaurant de Minkins en 1857.

 

Minkins, le cordonnier de la rue de la Montagne

En 1859 Sadrach Minkins change de métier et ouvre une échoppe de barbier, 75½ rue des Commissaires (aujourd’hui, de la Commune). Il habite alors 126 rue Sainte-Marie. En 1860, il quitte le Vieux-Montréal pour le faubourg Saint-Antoine : il installe son barber shop au 81 rue Saint-Antoine, puis déménage tout près en 1861 au 83 rue de la Montagne. Il y demeure jusqu’à son décès quatorze ans plus tard.

Le métier de barbier était l’occupation dominante chez les Noirs. Minkins et 20 autres barbiers et coiffeurs noirs représentaient presque 25 % des Noirs qui travaillaient à Montréal. Les autres métiers les plus fréquents étaient blanchisseurs et tabagistes.

Comme l’a fait Minkins avec Mary l’Irlandaise, nombreux sont les anciens esclaves noirs qui vont épouser des femmes blanches. Ils s’établissent dans tout le Montréal de l’époque, mais on retrouve plusieurs noyaux de résidences et de commerces. L’un est constitué d’une vingtaine d’adresses entre les rues Sainte-Marie (Notre-Dame Est), Amherst, De Lagauchetière, des Voltigeurs ; un autre, le long de la rue Notre-Dame, où l’on trouvait une échoppe de barbier par bloc à l’est de la place d’Armes ; un troisième, le quadrilatère des rues Dorchester, Saint-Constant (De Bullion), Craig (Saint-Antoine) et Saint-Urbain, probablement le véritable cœur montréalais de la communauté noire des réfugié.e.s. Des Noirs habitent aussi rue Saint-Urbain, juste au nord de la place d’Armes.

En 1871, 58 Noirs sont recensés à Montréal, moins qu’en 1852. En effet, après la fin de la Guerre civile, les deux-tiers des Noirs américains en exil retournent aux États-Unis. Mais Minkins choisit de rester à Montréal.

Il meurt le 13 décembre 1875 d’une maladie de l’estomac. Il est enterré, sans pierre tombale ni inscription, au cimetière Mont-Royal, section B-562-c, près de ses deux enfants décédés prématurément.

 

Montréal, à l’époque de l’arrivée de Minkins. Détail de Topographical and Pictorial map of the City of Montreal, James Cane, 1846. Archives de Montréal, VM66-S4P019.

Montréal, à l’époque de l’arrivée de Minkins. Détail de Topographical and Pictorial map of the City of Montreal, James Cane, 1846. Archives de Montréal, VM66-S4P019.

 

Son fils Jacob Minkins, né en 1860, habitera longtemps rue Saint-Félix (près de l’endroit où il a passé son enfance, rue de la Montagne) ; il travaillera comme serveur et portier dans un hôtel ; il meurt sans enfants à 75 ans, à Greenfield Park, en 1935.

 

Il faut se souvenir de Sadrach Minkins, esclave né d’esclaves, héro oublié de l’émancipation des Noirs, citoyen montréalais.

 

Gary Collison (1997), Shadrach Minkins: From Fugitive Slave to Citizen, Cambridge (Massachusetts), Harvard University Press.

 

Bibliographie sur l’histoire de l’esclavage des Noirs au Canada, au Québec et à Montréal

  • NoirEs sous surveillance. Esclavage, répression, violence d’État au Canada. Robyn Maynard, Mémoire d’encrier, 2018, 456 pages.
  • L’esclavage et les Noirs à Montréal (1760-1840). Frank Mackey. Hurtubise, 2013, 662 pages.
  • La contribution des Noirs au Québec. Quatre siècles d’une histoire partagée. Arnaud Bessière. Les Publications du Québec, 2012, 173 pages.
  • Deux siècles d’esclavage au Québec [L’esclavage au Canada français, 1960], Marcel Trudel, Bibliothèque québécoise, 2009, 360 pages.
  • La pendaison d’Angélique. L’histoire de l’esclavage au Canada et de l’incendie de Montréal. Afua Cooper, Éditions de l’homme, 2007, 309 pages.
  • Le Procès de Marie-Josèphe-Angélique, Denyse Beaugrand-Champagne, Libre Expression, 2004, 296 pages.
  • Les Noirs du Québec (1690-1900). Daniel Gay. Septentrion, 2004, 514 pages.
  • Entretien avec Marcel Trudel, pionnier de l’histoire de l’esclavage au Québec, Danielle Pigeon, Cap-aux-Diamants : la revue d’histoire du Québec, n° 79, 2004, p. 15-19. http://id.erudit.org/iderudit/7187ac
  • Les Noirs à Montréal. Essai de démographie urbaine. Dorothy Williams. VLB Éditeur, 1998, 212 pages.

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